Interview avec Morteza Esmaili
Du Temps des Grands Ancêtres, disent les Aborigènes d’Australie. Du Temps du Rêve.
Est-ce mû par la quête de ce souffle vital et poétique, que le musicien iranien
Morteza Esmaili, déjà bercé de chants soufis, s’est retrouvé au cœur du continent
Australien, à l’écoute des artistes Aborigènes ?
Il raconte.
Comment cette histoire a-t-elle commencé ?
C’était en 1999. Je devais participer à un grand concert parisien de world musique, à l’Espace Saint Martin, un des premiers du genre, avec des musiciens des communautés soufies d’Iran et de Turquie. Je devais jouer du didgeridoo, l’instrument des Aborigènes d’Australie, que je jouais depuis neuf ans. Mais je n’avais jamais été en Australie. Je ne pensais pas pouvoir jouer du didgeridoo en public sans avoir été en Australie.
L’élément déclencheur de votre aventure est donc la musique et non la peinture ?
Oui, le déclencheur, c’est le didgeridoo. En passant par la guimbarde.
Quel saut !
J’ai commencé à jouer de la guimbarde en Iran, à l’âge de huit ans. Ma mère ne voulait pas que je devienne musicien. La guimbarde était le seul instrument que je pouvais jouer en
cachette. Je l’avais sur moi en permanence, dans une poche. Le didgeridoo m’est venu bien plus tard, en 1990. C’est au Japon que je l’ai découvert, tard dans la nuit, dans le quartier de Roppongi à Tokyo, alors que je rentrais chez moi après avoir mixé toute la soirée. Un homme assis par terre, dans la rue. Il faisait la manche. Je ne lui ai pas parlé. J’ai écouté. A l’époque, je jouais aussi du saxophone et j’étais attiré vers les instruments à vent, mais ça, je n’avais jamais rien entendu de pareil. J’étais émerveillé. Le son du didgeridoo est très profond. Il n’y a rien de pareil. Cela vous touche en profondeur. Dans l’estomac. Très profond. Ce sont des harmoniques. Cela a été une révélation.
Tout à coup, vous saviez !
Oui. Le son m’était familier. Peut-être me rappelait-il les chants soufis de mon enfance. De
retour chez moi, j’ai fabriqué mon premier didgeridoo en PVC : un son merveilleux, je l’ai joué pendant un an. Puis j’en ai fabriqué un en bambou. Ensuite, je me suis mis à mixer ce son avec celui de la guimbarde et avec d’autres musiques.
Appelé par le didgeridoo, vous voilà donc parti à la rencontre de la culture Aborigène !
Je ne savais rien. Je n’avais qu’une seule adresse en poche : Delphine Dupont, une
ethnologue et réalisatrice française qui vit à Darwin. Et elle m’a présenté à Banbuma. C’était huit mois après la mort de mon père. Il a compris dans quel état j’étais. Il a proposé de me montrer son pays.
Au Nord Est. A 1500 kilomètres de Darwin. A Ramangini. Et après Ramangini, il y a Yirkala, le pays originaire du didgeridoo.
Mais alors, comment avez-vous donc rencontré la peinture aborigène ?
C’est à Ramangini que la magie s’est opérée. Ils m’ont joué du didgeridoo, et pendant ce temps, un autre peignait. Le peintre me dit « il a joué celui-là ». Il me montre sur sa toile ce qu’il était en train de jouer : le Rêve du Crocodile. Un animal du territoire du nord. Puis il l’a dansé. Cela m’a émerveillé. Puis j’ai acheté la toile. Ma première toile aborigène…
Donc il peignait tout en racontant l’histoire et en dansant.
Oui, à l’ocre naturel. C’est difficile de peindre avec ça, alors il prenait son temps. Il s’arrêtait souvent, écoutait la musique, racontait l’histoire, et dansait le mouvement correspondant.
C’est là que vous avez vu et ressenti la relation directe qui pouvait exister entre l’histoire, la peinture, la musique et la danse ?
Et c’est grâce à cela que le concert que je donnais à Paris fut un succès. J’avais vécu la magie du didgeridoo. Le premier jour, en marchant dans la nature, j’ai vu beaucoup de didgeridoo, mais je ne les ai pas touchés. Le deuxième jour, Banbuma me dit « ne viens pas. C’est lui qui y va ». Le troisième jour, il m’invite et me dit « coupes en un ». J’ai coupé mon premier
didgeridoo. C’était un nénuphar. Il s’ouvrait comme une trompette mais en cœur. Même
Banbuma était émerveillé. Ils m’ont acclamé, puis ils m’ont donné un nom : Kodjo, ce qui
signifie nénuphar. Depuis, tout le monde m’appelle Kodjo.
La peinture n’a donc pris de l’importance que plus tard ?
De retour chez moi, dans mon petit appartement de la rue Jean-Pierre Thimbault à Paris, je l’ai mis au mur. C’était peut être totalement subjectif, mais lorsque je jouais devant, je me sentais mieux. Mon instrument sonnait mieux. J’avais ramené la vibration chez moi. J’avais l’impression que la peinture maintenait l’harmonie. Je suis persuadé que le succès du concert de 1999 à Paris vient de cela. Je me suis senti qualifié.
C’est donc habité par cette même énergie que vous avez commencé à constituer une
collection de toiles ?
J’ai toujours été un collectionneur. Enfant je collectionnais les guimbardes. Ma première
galerie, je l’ai ouverte avec Mitch Michael. On a commencé avec des didgeridoos peints. Puis les peintures. Et six mois plus tard, en l’an 2000, nous réalisions une première exposition en Australie. Ce sont eux qui m’ont mené là. Il faut connaître les artistes pour avoir de bonnes peintures. Il faut écouter les histoires. Il faut aller chasser avec eux. Savoir où est le site, le trou d’eau, ressentir l’esprit. Tout cela est connecté. Puis l’histoire devient musique, puis danse.
C’est un peu comme si vous étiez traversé par une histoire qui vous dépasse !
Oui. J’ai été porté sans me poser de questions. Je ne suis pas un ethnologue.
Et maintenant, comment décririez-vous votre mission ?
Promouvoir la culture aborigène.
Propos recueillis par Thomas Johnson